L’herbe sous les pieds




Le type qui m’a tué s’appelle Marc Francastel. Il ne regarde pas particulièrement les films violents. Ne joue pas à des jeux vidéo où on dégomme cinquante mecs à la minute. N’a pas eu une enfance compliquée. Ne s’est pas fait violer à l’âge de huit ans. Ne fait partie d’aucune secte, aucun groupuscule terroriste, aucun rassemblement de laveurs de cerveaux. Ne vient pas d’un milieu défavorisé. Ne présente aucune pathologie congénitale. N’a aucun désir de vengeance ou de violence. Ne s’est jamais fait agresser ou cambrioler. Pas même insulter. Et pourtant. Il a acheté son Beretta 92 sur eBay. Assez cher parce qu’un petit malin n’arrêtait pas de surenchérir. D’ailleurs, il soupçonnait le vendeur d’avoir lui-même fait monter le prix. Après tout, c’était de bonne guerre. Le vendeur, c’était un ancien gendarme reconverti dans le trafic d’armes pour arrondir sa retraite. Rien de bien méchant. Le type fournissait les balles avec et la notice explicative. Prêt à l’emploi. Par contre, fallait rien attendre du service après vente. Moi j’aurais bien aimé qu’il y en ait un, de service après vente. Je lui aurais adressé un petit courrier sympa. Pour l’informer de là où elles étaient allées se loger, les balles qu’il fournissait avec son Beretta 92. Parce que j’en ai une qui est venue se foutre pile dans mon foie après avoir traversé mon intestin et tout le reste. Remarque, le mec n’avait pas grand-chose à se reprocher. Son matos marchait super bien. Et c’était l’essentiel. Francastel est né à Fécamp. Mère guichetière à la Poste. Père buraliste. Petit, c’était un beau bébé. Tout le monde le pensait. Ses parents bien sûr. Mais les autres aussi. Pour rire, on disait qu’avec une bouille pareille, il poserait pour les magazines, qu’il en ferait craquer plus d’une. Des conneries quoi. Parce que jusqu’à douze ans, il avait des chances d’être mignon. Mais une fois la puberté passée, on ne pouvait rien garantir.
A dix-huit mois, il marchait. A deux ans et demi, il parlait. A six ans, il entrait en primaire. A huit, il était opéré de l’appendicite. A douze, il entrait au collège. A seize, au lycée. A dix-sept, il perdait sa virginité avec une vacancière allemande derrière les dunes au Cap d’Agde. A dix-huit, il avait son bac. A dix-neuf, son permis. A vingt, son Deug. Vingt-et-un, sa Licence. A vingt-trois, son premier job. A vingt-quatre, il tuait cinq clients d’un café un lundi matin. Vingt-quatre ans. Plus jeune que moi. Ça aussi ça me tue.

(p.30)

 
       
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